Wednesday, February 23, 2011

Bad Timing

Contrairement aux idées reçues dans le reste de la France les parisiens savent qu'ils vivent dans un tout petit village. Dans une grande ville comme Paris, on ne sait jamais sur qui on va tomber au coin de la rue. N'importe où, dans le métro, au resto, au détour d'une avenue, il arrive souvent de tomber sur des personnes connues. A cinq minutes près, la rencontre n'arriverait pas, car dans la proportion de rencontres, il doit fatalement y avoir une proportion plus grande encore de non-rencontres. A cinq minutes près, on ne raterait pas le dernier métro, et on ne passerait pa les 30 minutes suivantes à trouver un taxi libre. Donc M+5=30. A cinq minutes près, on ne croiserait pas X au moment M. Donc M-5= 0 X.


En bonne parisienne qui se respecte, j'ai toujours un quart d'heure de retard partout. Voilà une chose où je suis ponctuelle, c'est sur mon retard. Un quart d'heure, ni plus, ni moins.
Parfois je m'interroge: si je n'avais pas toujours 15 minutes de retard, ma vie serait-elle différente? Aurais-je le temps de faire plus de choses? Si j'arrivais à l'heure, toujours, tout le temps, que pourrait-il m'arriver dans les minutes d'attente de mes amis? Le temps de me poser, le temps de voir, le temps de se préparer. Finie l'angoisse de regarder sa montre, tenter d'arrêter la trotteuse, maudire le métro bousculer les touristes, tapoter du doigt sur son sac à main, battre une mesure imaginaire de ses escarpins. Mon amie F. est toujours à l'heure, voire en avance. Elle m'a confié que c'était une caractéristique propre aux grands angoissés: et si l'ascenseur tombait en panne, si le métro était en grève, s'il pleuvait? Elle ne consent pas que des imprévus décident pour elle, et se fait un devoir de toujours être à l'heure. Ma vie serait-elle une question de bad timing?
Il y a quelques jours, j'avais rendez-vous avec L., grande retardataire devant l'éternel également. Et, chose incroyable, j'avais 10 minutes d'avance devant l'église Saint Germain des Prés. 10 minutes dans ma journée, c'est énorme: j'eus le temps de visiter l'église, renseigner 2 touristes américains, parler à ma mère, et voir la couleur du ciel. Combien de ciels comme celui-ci avais-je raté à cause de mes retards? Pour me payer de mon avance, L. a un quart d'heure de retard. Nous marchons rue de Seine quand soudain, mon pire cauchemar prend forme: nous tombons nez à nez avec lui et sa petite amie. A un quart d'heure près, ils n'auraient pas été là, et j'aurais été beaucoup plus loin. Se fallait-il que l'on se croise à cet instant précis? Prise au dépourvu, affaiblie par une grippe, je répondais vaguement à son petit signe alors qu'il venait vers moi, surpris et heureux de me croiser, et je m'engouffrais en courant dans la rue des Beaux-Arts, L. sur mes talons.
On dit toujours qu'en amour comme dans la vie, tout est une question de timing. On devrait faire les choses au bon moment, rencontrer X au moment M, s'engager, se poser, foncer quand il le faut. Le problème, c'est que nous n'avons pas tous des montres à nos poignets. Ou alors elles ne sont pas réglées à la même heure. Il faudrait simplement être sur le même fuseau horaire, encore faudrait-il savoir lequel, et trouver un vol pour y aller.
Quand on est petit la vie n'en finit pas de se traîner, quand on est grand on n'a plus le temps de rien. Heure d'hiver, heure d'été, montre à aiguilles ou digitale, fuseau horaire, décalage horaire, on n'est jamais sûrs d'être parfaitement réglé. N'existe-t-il pas dans la vie une horloge vocale universelle, dépendant de Greenwich, que l'on pourrai appeler pour se mettre tous à la même heure? J'avais rencontré l'homme de ma vie trop tôt, je m'en étais aperçue trop tard, j'avais voulu travailler trop vite, à présent je voudrais que ma cadence se ralentisse, n'est-il pas possible de mettre un peu d'ordre dans mes affaires et dans ma vie?
Toujours en retard, je m'aperçois que ce n'est pas ce quart d'heure de retard qui changerait ma vie. C'est le timing que je m'accorde pour faire les choses. AU lieu de focaliser sur la montre, de rationaliser, voire rationner le temps, me fixer des emplois du temps de ministres, je devrais juste m'ouvrir et m'autoriser des dérapages; me laisser plus de marge pour flâne et me laisser prendre par ce hasard si facétieux, ne pas en faire autant, prendre mon temps au lieu que lui ne me prenne, découvrir les joies de traîner, laisser le temps au temps, prendre enfin tout son temps.
Tant pis.
Tant mieux.
Temps mieux.

1 comment:

  1. Quel joli billet. Qui me laisse également songeuse...

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